Erszébet (premier poème)

Elle quitte la douceur de son taffetas
Pour les caresses du pourpre aux baisers de soie.
Les veines virginales pleurent sur son sein
Leurs ondes plus enivrantes que le jasmin.
Leurs plaies béantes nourrissent la noble peau
De la comtesse aliénée source de leurs maux.
Sa gorge d’albâtre ne se plissera pas
Sous les griffes du temps ; les chastes incarnats
Enveloppent de leur linceul la chair neigeuse
De celle qui règne sur les terres brumeuses.
Ses courbes de velours ne pourront se faner
Qui brise la vie connaît l’immortalité.
La demoiselle est traînée, volupté perverse,
Elle s’abreuve de la mort qui se déverse
Sur ses lèvres meurtries qui, horrifiées, se pâment.
Débarrassée du puant suaire, la dame
Devant le beau reflet du miroir se pavane
Indifférente à ces cadavres qu’elle damne.

Extrait de La fille sur le pont

Je n’aime pas le sang, la saveur ferreuse qu’il laisse sur ma langue, fade et pourtant si forte. Chaque gorgée m’entraîne dans le tourbillon de la nausée mais je lutte contre le malaise et me force à avaler ce flot rouge, jusqu’à la lie s’il le faut. La peur de mourir est si grande, les vertiges ne sont rien face à la menace du vide. Et, chaque nuit, je donne la mort parce que je me refuse à son étreinte. En éprouvé-je des remords ? Je ne sais plus vraiment ce que je ressens mais si ma conscience oublie parfois le poids qui pèse sur elle, mon corps lui n’oublie jamais. Le sang a le goût du meurtre. C’est sûrement pour cette raison qu’il m’écœure, parce qu’en réalité ce que je suis me dégoûte. Et mon corps me crie qu ‘il devrait dormir maintenant, qu’il refuse de boire plus longtemps. Souvent ses paroles me blessent.

      Chaque soir, je marche le long des petits canaux, là où personne n’ose s’aventurer une fois la nuit tombée et je goûte le silence, je respire le parfum de la mer. Je m’arrête au hasard et je scrute le fond de l’eau pour voir par-delà mon reflet mais il n’y a jamais rien. Je rêve souvent de plonger et de me noyer. Je rejoindrais ainsi les nombreux cadavres qui doivent déjà s’y reposer. J’ai toujours été attirée par l’eau, je la trouve mystérieuse, à la fois douce et cruelle, belle et repoussante, surtout ici à Amsterdam car les canaux aux reflets d’or ont aussi l’odeur croupie de la vase. C’est peut-être parce que je suis née ici, la mer coule dans mes veines… Pourtant, comme beaucoup de gens, je ne sais pas nager et l’eau me fait peur. C’est pour cela qu’elle me séduit désormais, parce qu’elle représente la mort, une mort qui me semble douce même si je sais qu’elle ne l’est pas. En réalité, l’eau est la seule fin dont je puisse soutenir l’idée. À chaque ruelle, le danger de se noyer est là et je prie le destin pour que mon pied trébuche, sans trop savoir si je souhaite réellement être exaucée. Àdire vrai, je ne suis pas sûre de pouvoir mourir de cette façon. Les vampires craignent le feu mais succombent-ils à l’eau ?